Le lac Khövsgöl – Ode à la beauté


J’étais partie de France avec l’idée persistante et joyeuse de pouvoir visiter le lac Khövsgöl. C’était pour moi l’un des objectifs de mon voyage en Mongolie. Et pas des moindres. Les hospices de la fin du voyage furent contre moi, tant en matière d’atmosphère que de météorologie. Mais qu’à cela ne tienne j’allais braver les mauvais hospices et me frotter à la nature parfois hostile.

Arrivée à Khatgal, il faisait un froid de canard comme jamais ressenti, qui a perduré tout le temps du séjour sur le lac. Il pleuvait des cordes et surtout la température était descendue à cinq degrés la nuit. La journée était plus ou moins clémente, ponctuée de nuages noirs, de pluie forte ou de grêle : les grêlons étaient gros comme des œufs de pigeons. Cela n’augurait rien de bon.

Obligée de m’acheter un pull en laine de yak, pour me réchauffer et de rester souvent près du poêle, le soir, pour profiter de la chaleur avant de s’endormir pelotonnée dans la couette.

La ville de Khatgal n’avait rien d’exceptionnel, à part le chörten tout en haut du village où je me suis rendue, et surtout le vieux port d’où partent les bateaux pour la frontière russe. De nombreux bateaux rouillaient dans l’eau, tout le long des quais ou des bords du lac, rendant les abords lugubres et tristes. Cela n’augurait rien de bon. Tristesse, grisaille, rouille et le floc-floc du lac contre les berges.

Une envie de fuir et de vous pelotonner au coin du feu – seul réconfort dans cette atmosphère hivernal !

Dans la journée, il y avait des moments où le soleil dardait ses rayons et nous réchauffait. Mais cela ne durait guère.

Mais qu’à cela ne tienne je voulais voir le lac et je l’ai vu. Je voulais l’apprécier à sa juste mesure. Et c’est ce qui est arrivé même si tout s’était ligué contre moi.

Nous quittâmes Khatgal sans regrets pour rejoindre le lac un peu plus haut.

Nous étions arrivés à une cinquantaine de kilomètres de Khatgal sur la rive occidentale. Un endroit magnifique avec une baie et des forêts de mélèzes tout autour. Je pouvais de la yourte regarder les eaux du lac. Il me fallait traverser un champ, trempé par l’eau, pour atteindre le bord du lac et m’asseoir sur un tronc d’arbre sec. De là l’étendue était magnifique. On entendait les clapotis de l’eau, le flux et le reflux des fines vagues qui venaient frapper les galets gris du rebord. L’eau était d’une transparence incroyable, donnant une vision des galets, qui parsemaient ce même rebord du lac. On pouvait sonder la profondeur du lac et sentir les ondes de l’eau.

Le lac d’un bleu indigo foncé avait des reflets bleus-turquoise. Des dégradés de bleu s’imposaient à nos yeux pour devenir bleu vert, bleu mauve. Les nuances étaient impressionnantes et tellement magnifiques qu’elles se laissaient photographier. De petites vagues agitaient le lac ou la mer comme disent les russes. La couleur de l’eau était transparente voire translucide et permettait de voir le fond. On pouvait compter les galets qui reposaient sur son étendue. Il me semblait immense. Alors qu’il était tout petit comparé au lac Baïkal. Parfois on voyait des chevaux longer le lac au pas. Ils paissaient tranquillement sur les prairies environnantes. Les yaks en faisaient de même broutant les pâturages verts le long du lac.

Des nuages passaient parfois en escadrille en plein milieu du lac. Puis ils disparaissaient, pour laisser un ciel bleu pur, avec des rayons de soleil, qui dardaient nos corps et nous donnaient l’envie de bronzer ou de se réchauffer.

C’était un endroit idyllique où se reposer, méditer et regarder l’infini. Les yeux étaient arrêtés par le versant de la côte orientale, suffisamment lointaine pour en imaginer les contours. Je voulais vivre de mon corps et de mon âme le lac, le sentir, le renifler et me l’approprier. Je n’avais qu’une envie c’était de me jeter et de nager dans ce lac. Mais impossible car trop froid. J’ai pourtant vu un jeune, d’une quinzaine d’années, s’entrainer dans l’eau et nager. Il ne restait pas longtemps mais y revenait à multiples reprises. Pourtant nous nous étions baignés dans d’autres lacs, tout le long du voyage, en Mongolie. Mais là j’étais tétanisée même en trempant mes pieds dans l’eau. Décidément trop froid et pas accueillant. Cela donnait à nouveau la sensation du lac Baïkal – un lac froid dans sa partie occidentale où les montagnes amplifiaient le phénomène.

Le paysage ressemblait beaucoup à celui du Baïkal. La côte occidentale formée de montagnes hautes, karstiques qui ne laissaient pousser aucun arbre. De loin on pouvait penser qu’elles tombaient à pic sur le lac et venaient s’échouer comme d’immenses baleines. Selon l’inclinaison du soleil la roche se reflétait et devenait sablonneuse ou bien plus grise. Seule l’avancée, vers le lac, permettait aux mélèzes de pousser et rendait la côte verdoyante. Tout le long, se sont formés des petits lacs intérieurs, où des canards sauvages voguaient. Une famille complète – mère et petits se suivaient à la queue leu leu. L’endroit était beaucoup plus calme et serein pour de jeunes débutants, ils flottaient tranquillement en suivant les préceptes de leurs mères.

J’ai aussi le plaisir de longer une baie ou deux pour profiter du paysage, comme mes balades sur le Baïkal. Des moments de quiétude et de liaison directe à la nature – contact spirituel voire chamanique. Mon seul regret est de ne pas avoir fait du bateau et de canoter le long du lac khövsgöl pour pousser plus haut et découvrir d’autres coins plus solitaires. La seule balade en bateau fut celle vers l’ile aux oiseaux. Rien de folichon : des mouettes, des sortes de goélands jeunes ou adultes peuplaient cet endroit. Les jeunes avaient encore leur plumes ou duvet gris. Un bruit assourdissant crevait les tympans et je n’avais qu’une envie – fuir ce raffut !

Parfois quatre pins décoiffés par le vent étaient esseulés le long de la rive, abandonnés de tous. Ils se suivaient du plus vieux au plus jeune et surtout en terme de taille du plus petit au plus grand. On dirait l’histoire de la famille ours, que l’on nous contait dans notre enfance,  transposée à des pins ! On se demandait comment ces arbres avaient survécu et surtout pourquoi ils s’étaient plantés là, au risque à terme, de finir couchés dans l’eau. Triste présage !

Je dois avouer que les moments les plus magiques furent les couchers de soleil se reflétant et se mirant dans le lac. Le lac était très calme, plat et sans remous. Le ciel devenait de plus en plus gris et le lac aussi. Puis il rosissait et prenait des teintes de plus en plus mauve, orange flamboyant. Le lac devenait gris acier, rose ou mauve reflétant les états du soleil et du ciel. Le clapotis des vagues, tapant légèrement les surfaces des galets, donnait un son doucereux, reposant et calmant. Une méditation et une contemplation de cette nature ravissait mon esprit et me faisait glisser dans un plaisir transcendant. Je n’étais plus moi-même, j’étais le lac, le coucher du soleil et la nature m’enveloppait, m’envahisait et me ravissait. On aurait cru que la nature, dans toute sa splendeur, étendait ses bras pour me recouvrir de toute la beauté du monde et me faire partager cet instant miraculeux. Ces moments, avant d’aller se coucher, étaient incroyables et une impression de déjà vu au Baïkal me surprenait et m’enchantait à nouveau.

La nature était très sauvage et guère accueillante pour le premier venu. Rien ne me surprenait l’ayant déjà subi sur le lac Baïkal. Au contraire je m’émerveillais de la beauté du cadre et de sa sauvagerie. Un endroit fait pour moi où la nature n’offre aucun luxe. Tout est à la mesure, pas de fanfreluches, pas d’inesthétique ni de supercherie. Une nature à l’état brut qui se dévoile dans sa froideur, sa dureté mais dont la beauté étonne au plus haut point. L’effet avait été le même au Baïkal et cela m’avait transcendée. Je retrouvais ces plaisirs de la contemplation, de la nature entrant en moi et je glissais calmement dans cet émerveillement.

Et puis par moment cette dernière éclatait dans toute sa splendeur, en faisant éclore des montagnes de fleurs mauves, jaunes, ocres, orange, fuchsias. Des champs de fleurs qui se pavanaient, les unes plus belles que les autres, les unes plus grandes que les autres. Un monde de couleurs, d’odeurs de miel, de joies sauvages qui se cabraient au vent. Des pommes de pins jonchaient le sol et des feuilles ocre se trouvaient aux alentours.  De grosses pâquerettes au cœur jaune parsemaient le sol et des papillons venaient s’y repaître. Une nature riche et joyeuse nous entourait et nous charmait.

Mais la pluie nous avait rattrapée le deuxième jour et le brouillard aussi. On avait du mal à imaginer que nous étions au tout début d’août. Ce qui m’impressionnait le plus ce fut le calme de l’eau. Pas de clapotis, une eau complètement plate, sans aucun mouvement, sans bruit et un horizon bouché. Triste et vraiment lugubre !

Je me suis promenée histoire de découvrir le coin : les forêts étaient plantées sur des terrains sablonneux et remplis de pins. Le sol était recouvert des épines des pins, des troncs d’arbres déracinés à moitié pourris rendant le paysage triste et désolant. La jetée du lac était faite de galets et les arbres plongeaient directement dans ce dernier. Certains étaient couchés dans l’eau et me permettait de m’asseoir pour regarder la vue. On se serait cru dans un paysage de désolation, de solitude grandiose et d’abandon de la nature.  Rien de bienveillant ! Pourtant tout vous poussait à rester là.

Puis je suis partie à la découverte d’un site chamanique – lieu incroyable planté près du bord du lac. Ce site était composé de petits monticules et d’un grand au centre. Des tiges étaient plantées dans les monticules et étaient faites de bois immenses, enturbannés de rubans multicolores et surmontés d’une sorte de « casque gaulois » de tissus pendants et d’une sorte de flèche en pointe au-dessus.  On aurait dit des crins de queues de chevaux ou de yak qui pendaient de chaque casque. Celui du milieu avait les tiges qui se croisaient. Elles étaient au nombre de quatre autour de la tige centrale et identiquement revêtues du casque de crin. Elles étaient reliées entre elles par des fils et au sol des rectangles étaient dessinés autour des monticules pour rendre le site encore plus miraculeux ! Seules les vaches, les yaks se moquaient bien du lieu et des croyances qui lui étaient attribuées. Ils broutaient tranquillement l’herbe bien verte et se couchaient entre les monticules. Sorte de prières animales ! Rien ne les arrêtait et ils faisaient partie du décor, ornant et accompagnant de leurs corpulences et de leurs excréments  le lieu sacré. Je dois dire que cela était assez rigolo à voir et enlevait tout sens religieux à cet endroit. Insolite et mystique en même temps.

Mais je préférais à nouveau rejoindre le bord du lac pour en humer les beautés, sentir le vent se glisser autour de moi et écouter le doux clapotis des vagues. Je ne me lassais pas de l’endroit et me suis assise sur une espèce de planche à même le sol. Je suis restée longtemps à écouter le vent souffler autour de moi et surtout ce clapotis bienveillant qui ne se tarissait pas. Comme une berceuse qui doucement me chantait une chanson et me liait à la nature paisible du lac. Un vrai bonheur que de se laisser glisser dans cet enchantement et de regarder les galets sur le bord du lac dont l’eau transparente laissait le soleil se refléter. Puis le froid est revenu et je suis repartie vers le camp. Le coucher de soleil étreignait le lac et moi avec. Toutes les nuances de mauve, rose et gris s’entrelaçaient et par là-même m’embrassaient de leurs beautés.

Rebroussant chemin je me pressais voulant éviter l’orage qui se dessinait à l’horizon.

Puis nous quittâmes ce camp pour rejoindre la rive orientale et atteindre l’autre versant du lac. Nous croisâmes des aigles qui s’envolèrent à notre passage. Quel animal fantastique et majestueux lorsqu’il prend son envol, déploie ses ailes et vous tourne le dos.

Le lieu n’était pas plus accueillant que le précédent. Tout était gris. On distinguait à peine l’autre rive du lac, à quelques kilomètres de nous. L’orage se faisait menaçant et le lac se teintait d’une couleur acier qui n’augurait, à nouveau, rien de bon. Les nuages recouvraient les montagnes et je me réfugiais dans la yourte.

Puis comme par miracle le soleil refit surface et le lac repris une couleur acier souriant et ensoleillé. J’eus ainsi le temps de partir en éclaireur pour visiter les abords du lac. On aurait cru la chaussée des géants en miniature avec ses pierres taillées empêchant toute progression le long du lac. Je pouvais regarder le fond du lac et voir les pierres de granit à plat ou bien taillé comme des ailes de requins qui nage à la surface de l’eau. Décor impressionnant et peu accueillant. Au bout de la baie se trouvait un cairn, sorte de carré fait de pierres rectangulaires, posées les unes sur les autres, par deux à chaque étage.

Le lendemain de notre arrivée, le soleil était parmi nous, après une nuit de pluie démente. Des escadrilles de nuages volaient au-dessus des montagnes de la rive occidentale et permettaient d’avoir une vue claire, le tout entre deux sapins. Le décor était calme, l’eau miroitait et reflétait le ciel d’un bleu pur. Je ne me lassais pas de contempler cette nature pour une fois si paisible.

Je décidais de partir dans les pins et d’aller escalader les chemins pour entrer dans la forêt et pouvoir m’en imprégner. Un vrai bonheur que de se glisser entre les arbres, les troncs qui jonchaient le sol et d’enserrer de mes bras les gros troncs pour être en osmose avec cette nature tendre. Entre deux arbres je pouvais distinguer l’autre rive. Et puis je pouvais admirer les champignons jaunes, tachetés de points noirs, ou rouge ocre avec des pigments blancs, cachés entre deux branches d’arbres mortes, se délecter des pins qui jonchaient ses pourtours. Tout en marchant je faisais craquer les épines des pins sur le sol – sensation enfantine de me retrouver en Sologne.

Et puis je pouvais voir l’eau verte du lac, au pied des falaises, qui me donnait une envie folle de plonger, tellement elle ressemblait aux eaux tropicales, moins la chaleur. Je me suis assise sur un gros rocher pour regarder cette eau qui me faisait follement envie. Je pouvais apercevoir les gros galets qui tapissaient le fond. La couleur en était douce et attirait les yeux.  Comme vous aimantant. Cela ne m’a pas empêché de mettre mes pieds dans l’eau glacée du lac. Mais pas longtemps car ils gèlent très vite !

Et puis de temps en temps, je croisais un arbre mort recouvert de rubans bleus faisant à rappel à celui qui l’aurait oublié, que nous sommes sur des terres chamaniques où les esprits sont avec vous ou contre vous. Mieux vaut ne pas les fâcher au risque d’avoir la foudre et la colère d’un autre monde.

Un autre monde vous entoure aussi : celui des arbres morts, des troncs dans l’eau et des racines tête-bêche ou bien en l’air qui regardent le ciel. Des spectacles se réalisent alors devant vous et refont le paysage. On peut tout imaginer : des tentacules qui essaient d’attraper les nuages, qui se tendent vers le ciel pour échapper à leur sort – celui d’être mouillé et de pourrir dans le lac ; ou bien ils s’enchevêtrent les uns dans les autres pour ne plus former qu’un – les racines s’entortillant et se soutenant pour éviter de s’affaisser et d’être engloutis  définitivement dans le lac; d’autres ressemblent à des baleines sortant de l’eau pour souffler en retombant lourdement ; d’autres ont des formes qui créent des tableaux et permettent entre deux racines de voir le lac ou le ciel – à vous de choisir ce que vous désirez ! ; et puis d’autres ont les racines plantées dans les galets et la moitié du tronc sectionné en plein élan de vie. Juste impressionnant ce que la nature peut créer et en même temps anéantir.

Et le soir ce fut la féerie du coucher de soleil qui nous fit une fête de folie. Toutes les couleurs se mêlaient et faisaient avec les nuages un bal. Les nuages noirs foncés se reflétaient dans l’eau du lac, le jaune du soleil faisait une démarcation entre le ciel et l’eau. Tout rosissait, flamboyait et une langue de feu rouge se répandait sur l’horizon. Un coucher de soleil endiablé, rougeoyant complètement captivant et envoûtant ! Le lac et le ciel n’ont plus fait qu’un comme si le feu avait envahi le monde. Inoubliable et impressionnant.

Je ne me lasserais pas de ce spectacle. Et je n’étais pas la seule assise sur le rebord à regarder ce spectacle de déments !

Ce lac comme le Baïkal m’accompagneront partout où je vogue à travers le monde. Ce sont des monstres d’énergies, des forces spirituelles et les esprits chamaniques hantent ces lieux pour le meilleur – il faut l’espérer. Elles protègent ces lieux de magie et empêchent l’homme de les détruire.

Que les esprits soient là et qu’ils participent à la sauvegarde de ces lieux magnifiques.

Novembre 2018.

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