La chamane Enkhetuya – lac de Hovsgol


Avant de partir en Mongolie, j’avais lu plusieurs livres de Corine Sombrun, en particulier ses deux livres sur le chamanisme et sa quête pour devenir chamane. Le premier tome «  Le journal d’une apprentie chamane » et le deuxième tome sur la vie d’Enkhetuya « Les esprits de la steppe – Avec les derniers chamanes de Mongolie ». Ces livres m’avaient donné envie de me frotter au chamanisme et surtout de pouvoir rencontrer cette femme chamane Enkhetuya.

Plus on se dirigeait vers le nord de la Mongolie, plus on approchait du lac Hovsgol, plus cette envie se faisait tenace en moi et se tapissait au fond de mes pensées et de mes entrailles.

Arrivée sur le bord du lac Hovsgol, j’avais encore à l’esprit les mots de Corine Sombrun et surtout cette envie de rencontrer sa chamane qui lui avait permis de devenir chamane.

Nous sommes passés une première fois devant le camp où se réunissaient les tsaatanes et leurs  rennes et tout un marché de babioles pour touristes.

Mais ce n’était pas le jour pour nous arrêter, nous filions vers le lac avec pour moi, l’impatience de me mirer à la beauté du lac Hovsgol et de tremper mes pieds dans ses eaux.

J’ai pour habitude ou rituel plus exactement, de plonger mes pieds et mes mains dans l’eau des lacs que je croise pour la première fois. Je l’ai fait, entre autre, sur les lacs Pangong et Tso Moriri au Ladakh comme au Tibet sur le lac Yamdrok. Ce sont des moments de communion avec  la nature et de lien ténu avec l’eau, source de vie. Une sorte de purification faite à mon corps et mon esprit. Ne pouvant pas toujours nager dans les lacs trop froids.

Et là sur les bords du lac Hovsgol j’ai refait ce rituel auquel je tiens tant.

Au retour de la rive orientale et avant de passer sur la berge occidentale, nous repassions par ce camp. La chamane était-elle là ou pas – nous n’en savions rien. Mais à l’aller j’avais senti sa présence et j’étais sûre, au vue des descriptions du dernier livre de Corine Sombrun, qu’elle habitait et officiait là.

Nous nous sommes arrêtés par un jour gris, triste, lugubre, froid et sous une bruine horrible. Nous étions gelés jusqu’à l’os et l’âme en peine. Nous regardions ce camp avec le poids sur le dos de toute la tristesse du monde. J’en garde un souvenir sinistre. La gadoue faisait partie du paysage et les vendeurs – des tsaatanes étaient frigorifiés sous leurs abris de fortune. Seule une cigarette arrivait à réchauffer nos mains. Moi je m’étais réfugiée sous mon châle en laine grise de yak. Mais rien n’y faisait – un froid frigorifiant nous attaquait les os.

Le guide avait cherché si la chamane vivait bien là et nous avions une réponse positive. Alleluïa ! Allait-elle nous recevoir ou bien nous donner un rendez-vous lors de notre retour du côté occidental – nous serions fixés d’ici quelque temps. Elle était occupée avec des clients et nous recevrait quelques moments plus tard.

L’attente fut longue à mon goût et J’étais prise entre la tristesse des lieux, l’envie de partir et de quitter ces lieux de désolation, et en même temps l’envie prégnante de rencontrer Enkhetuya et de me faire une opinion sur elle.

 Le spectacle était si triste : le camp était entouré de forêts de mélèzes, avec des tentes posées un peu partout, des tipis, une yourte, des voitures garées partout, des ordures jonchées sur le sol et des rennes qui les mangeaient. Au bout d’une heure d’attente, protégée par un arbre, frigorifiée, regardant les mongols, les étrangers se faire photographier avec les rennes, habillés en costume mongol – triste spectacle touristique, nous fûmes reçues par Enkhetuya.

L’accueil fut très chaleureux. Elle nous reçut dans son tipi, chauffé par un poêle au centre. Au fond son costume et son tambour accrochés aux tiges de bois, soutenant le tipi, nous faisaient face. Nous lui expliquâmes pourquoi nous souhaitions la rencontrer et surtout que nous voudrions venir la revoir pour une séance de chamanisme et de questions à poser aux esprits.

De cette première rencontre, un échange cordial et amusé se fit de part et d’autre. D’Enkhetuya émanait une grande énergie qui nous transperçait Cécile et moi-même. De grands sourires, des mains serrées et un échange à travers les yeux nous permit d’avoir un contact impressionnant avec Enkhetuya. Même si nous ne parlions par le mongol. Le guide nous aidait. Beaucoup de malice, de force et d’énergie nous rapprochait d’elle. Nous ressentions un moment où nos trois âmes communiquaient, communiaient, où nos corps étaient en extase et au même diapason. Quelque chose d’inédit, d’une force puissante, surnaturelle et qui peut-être ne se reproduirait pas. Son visage exprimait beaucoup de tendresse sous un caractère très fort. Nous prîmes rendez-vous – trois jours plus tard pour une séance de chamanisme.

Nous sommes ressorties du tipi, régénérées, pleines d’énergies positives et heureuses de cette rencontre fortuite et improbable. Nous étions Cécile, Enkhetuya et moi-même aux anges et délicieusement survoltées.

Il nous fallait attendre la suite – dans trois jours.

Revenues sur Khagtal de notre périple sur la côte occidentale nous avons fait un arrêt à notre poste préféré l’isba en bois où nous avons déjeuné. Entretemps j’étais partie grimper sur la colline où se dresse un chorten blanc, quand la pluie drue s’annonça. Je rebroussais rapidement chemin vers l’isba, histoire de ne pas prendre une douche et de ne pas recevoir des grêlons.
Vers  15 h nous reprenions la route vers le camp des tsaatanes pour notre rencontre avec Enkhetuya.

Le soleil refaisait surface après une pluie démentielle comme il peut y en avoir en Mongolie. Les Dieux n’étaient pas avec nous et la nature nous le faisait savoir. Le ciel devint de plus en plus nuageux, et le paysage s’assombrit en une minute pour devenir noir.

Arrivées au camp nous nous sommes approchées de la yourte où nous attendait Enkhetuya, sa sœur, sa fille et petite-fille. Elles étaient allongées ou assises sur le matelas posé au sol. Enkhetuya nous proposa des gâteaux. Cécile lui demanda d’écrire quelque chose dans son petit cahier. Ce qu’elle fit avec beaucoup de grâce. Nous échangeâmes les cadeaux comme il se doit lorsque l’on rencontre une chamane. Nous bûmes du thé et le frère d’Enkhetuya vint s’installer avec nous. Enkhetuya nous attendait et avait bu de la vodka pour communiquer avec les esprits. Nous posâmes chacune plusieurs questions qui resteront confidentielles. Nous obtînmes des réponses qui elles aussi resteront confidentielles. Des réponses parfois très évasives ou « bateau » – pas celles que l’on attendait avec tant de force d’une chamane.

Enkhetuya alors enfila son habit de chamane, avec l’aide de son frère. Ce dernier lui attacha le bandeau avec les plumes, qui cachent les yeux, lui donna son tambour et la queue de renard pour frapper dessus, et qui permettent d’entrer en contact avec les esprits. Plus Enkhetuya frappait le tambour plus elle entrait en transe. Son frère la soutenait pour éviter qu’elle ne tombe par terre et ne se blesse. Ce dernier traduisait les borborygmes qui sortaient de la bouche de la chamane et qui nous étaient destinés. Là aussi nous ne saurons jamais le vrai sens des mots ni ce que les esprits disaient réellement.

Dans le tipi il faisait une chaleur étouffante. Nous nous étions déshabillées Cécile et moi. Mais nous ne tenions plus, tellement l’ai était surchauffé. Ceci dura une dizaine de minutes et le frère arracha son tambour à Enkhetuya pour la ramener sur terre. Elle s’écroula au sol, trempée. Elle mit quelques secondes à revenir à elle, fut déshabillée de ses vêtements de chamane et s’assit tout à fait normalement en face de nous. Elle but un thé et repris la conversation comme si de rien n’était.

Avait-elle traversée le mur et était-elle passée de l’autre côté – avait-elle parlé réellement avec les esprits ? Nous n’en saurons jamais rien. Nous resterons avec nos doutes, nos non-réponses et notre frustration entre croire que c’était vraiment un rituel chamanique ou bien une fanfaronnade pour les touristes – histoire de soutirer quelques euros.

Je suis repartie avec mes doutes, quelques réponses à certaines questions qui se révèleront ou pas dans les années à venir. Mais le chamanisme pour moi n’avait plus la même féérie que ce que j’avais lu et rêvé à partir des livres de Corine Sombrun. Cette dernière, dans son deuxième livre, parlait des dérives actuelles du chamanisme en Mongolie et de celle qui lui avait enseignée à devenir chamane.

Ne voulant pas fâcher les esprits, je penserais que nous avons réalisé notre rêve et avons assisté à une séance de pur chamanisme. Mon esprit sera reparti avec une toute autre idée et la déception n’en sera que plus grande.

Catégories :Asie, Mongolie, Non classéTags:, , , , , , , , , ,

3 commentaires

  1. Bonjour Caroline et merci pour votre article sur Enkhetuya, je suis aussi une passionnée de la Mongolie, decouverte lors d’un voyage equestre en 2007,çà a été une révélation, j’aime ce pays et ses habitants si chaleureux et accueillants, j’ai lu tout les livres de Corine Sombrun, je m’apprete a ller voir le film « un monde plus grand » qui retrace son parcours avec Cecile de France. encore Merci, amicalement Monic (Khimori cheval de vent)

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ce témoignage. J’ai adoré ce pays pour ses nomades mais aussi pour cette nature transcendante et ces espaces sans limites. J’ai vu le film qui retrace le parcours de Corinne Sombrun – écoutez les commentaires dans la salle de cinéma – c’est édifiant ! Le lien avec les esprits, la terre, les hommes je les ai retrouvé aussi avec les amérindiens canadiens.

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  2. Merci pour ce témoignage qui nous met en garde des dérives d’une chamane. C’est sûr, le rêve et la féérie viennent se heurter à la réalité de ce peuple dont la vie est dure, et dont le tourisme offre la tentation de profiter de l’intérêt des personnes en demande. Moi aussi je ne rêve plus et c’est mieux.

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